Tribune: Il faut impérativement empêcher le déploiement d’outils de traçage numérique - Chathologie

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jeudi 30 avril 2020

Tribune: Il faut impérativement empêcher le déploiement d’outils de traçage numérique



Le débat et vote sur StopCovid a été reporté par Edouard Philippe. Et pourtant, pas besoin d’attendre le développement et déploiement de StopCovid pour être sûr d’une chose : il faut empêcher le déploiement de tout outil de traçage numérique.

La question n’est pas de centraliser ou décentraliser…
Les entreprises et les Etats s’opposent frontalement sur le déploiement d’applications de tracing. D’un côté, les gouvernements veulent un système décentralisé où il crée lui-même des identifiants uniques pour les utilisateurs. D’un autre côté, le système décentralisé est valorisé par les entreprises où les identifiants des personnes testées positives au Covid-19 sont transmis aux autres utilisateurs. Or, derrière ce débat se cache en réalité une guerre de pouvoir : l’ambition d’affirmer sa souveraineté nationale pour les gouvernements, et de se faire accepter comme acteur central dans la société pour les entreprises.  
Prenons l’exemple allemand : le gouvernement voulait mettre sur le marché sa propre application mais il s’est retrouvé face à certaines critiques des citoyens qui soulignaient la dangerosité d’une centralisation des données aux mains des politiques. Il a donc battu en retrait face au géant américain en acceptant d’utiliser le système de traçage développé avec Google, et c’est possiblement le chemin que suivra la France.
D’ailleurs, des collectivités locales françaises ont déjà accepté le déploiement d’applications de traçage développées par des entreprises. Sur cette bataille médiatique, une des erreurs du gouvernement a été de demander à la CNIL de rendre son avis sur StopCovid alors que le système n’était pas encore développé et utilisable, donnant ainsi l’image d’un gouvernement faussement à l’écoute des critiques et d’une fausse indépendance de la CNIL.  

… mais bien de protéger nos données et de nos libertés
Est-ce qu’un des deux systèmes protégerait plus les données que l’autre ? La réponse est non. Dans un système centralisé, il suffirait de recouper des informations avec d’autres données pour désanonymiser. Dans un système décentralisé, il est tout aussi facile de ficher les personnes malades, et de les désanonymiser là aussi en recoupant d’autres données. Qu’en conclure ? La certitude que nos données seraient anonymisées est un leurre.
Il faudrait être naïf pour penser que l’Etat ou les entreprises n’utilisent pas nos données à d’autres fins. Les récentes affaires ont montré que nos données n’étaient jamais en sécurité auprès des entreprises : vente de données, utilisation des données pour faciliter le ciblage politique ou de publicités etc.

L’ouverture à la surveillance de masse
A contrario, ce n’est pas parce que nous vivons dans un Etat qui nous garantit la protection de notre vie privée, et que l’Union européenne a adopté le RGPD – règlement européen nous garantissant le respect de la gestion et protection de nos données – qu’un basculement n’est pas possible. Qui peut aujourd’hui garantir qu’un Etat ne pourra pas utiliser à l’avenir les données recueillies à des fins politiques ?
La surveillance de masse est déjà une réalité, notamment en Chine, mais quid de la France ? Les données pourraient servir à assigner des personnes à résidence, stigmatiser certains groupes, être conservées après la pandémie ou encore être revendues à des sociétés spécialisées à des fins commerciales.
Aucun scénario n’est à écarter mais déployer le traçage serait ouvrir la boite de pandore à la surveillance de masse et par la suite mettre en place d’autres outils numériques allant à l’encontre de nos libertés – quoique déjà présents avec les systèmes de reconnaissance faciale dans certaines villes. 

L’autre menace : celle des cyberattaques
Et même si nous partions de l’idée que nos données ne soient pas utilisées à d’autres fins, il y a une autre menace récurrente et de plus en plus importante dans notre société : la hausse des cyberattaques.
Plusieurs Etats ont déjà eu des problèmes de sécurité avec leur système de tracing exposant ainsi les données des utilisateurs, comme aux Pays-Bas ou en Australie. Là aussi il serait naïf de penser que les outils de traçage ne représentent aucun problème de sécurité. Les entreprises et gouvernements font de plus en plus face aux cyberattaques, et au vol de données. Alors mettre à disposition des centres de stockage de données des utilisateurs d’applications de tracing est du vrai pain béni pour les hackers.

Le traçage numérique n’est pas fiable
Et imaginons maintenant, un monde fictif dans lequel nos données seraient protégées et non utilisées à d’autres fins que la lutte contre la pandémie, un autre problème se poserait : celui de la fiabilité des systèmes de tracing. En partant du principe que le système serait fiable, il faudrait qu'il y est plus de 60% de la population qui utilise l’application pour qu’elle soit efficace dans la lutte contre le Covid-19. Or, les Etats ayant développé une application de traçage basée sur le volontariat ne l’atteignent pas.
Il faudrait aussi que le Bluetooth soit constamment activé – ce qui est rare pour des raisons de sécurité ou de batterie - et là encore, les précisions peuvent varier d’un appareil à un autre, faussant in fine les résultats. Même si nous utilisions tous le même système, la précision ne sera jamais totalement fiable car des éléments aléatoires comme les murs, les poches ou même la proximité de plusieurs téléphones pourraient fausser les données.

Certes, le numérique est un outil remarquable mais il faut arrêter de penser que le tracing pourrait résoudre cette crise sanitaire. L’incertitude sur la gestion actuelle et future de nos données personnelles et la répercussion sur nos libertés fondamentales n’a pas de prix. Pourquoi ne pas tout simplement allouer plus de moyens au secteur sanitaire pour lutter contre le Covid-19.  

2 commentaires:

  1. Boonjour Charlène, merci pour cet article très clair. Avez-vous parcouru l'avis du Comité national pilote d'Ethique du numérique du 14 mai 2020 ? Certains passages font froid dans le dos, comme l'instauration d'un "comité de suivi unique et opérationnel" pour "identifier et traiter les problèmes éthiques, juridiques et sociétaux posés par les différents outils de traçage dans le contexte de la stratégie de déconfinement. Ce comité impliquera notamment des professionnels du numérique, de la santé, des sciences humaines et sociales ainsi que des parlementaires et des représentants de la société civile"...

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    1. Bonjour, merci pour votre commentaire. J'ai en effet lu cet Avis et malgré mon opinion sur le traçage numérique, j'en ai aussi retiré du positif, notamment les points 3.6 et 3.8 qui prévoit la désactivation des outils de traçage et l'évaluation par audit. Le problème - de mon point de vue - c'est qu'il est politiquement très facile de ne pas mettre de date d'expiration à ces outils et continuer à les utiliser via le prolongement de l'état d'urgence sanitaire. De même, l'idée d'auditer est très bien, mais qui fera partie des membres de l'audit ? Idem pour le comité dont vous parlez qui réunira des acteurs de divers horizons, sur quelle base seront-ils choisis ? Seront-ils vraiment indépendants et oseront-ils être critique si besoin ? Ce qui me fait aussi peur c'est cette idée de "Déployer une pédagogie large et adaptée à toute la population sur les enjeux
      techniques et sociétaux de ces applications de traçage". Si campagne de promotion de ces outils il y a, il ne sera aucunement souligné les aspects de surveillance, pistage, éventuelles dérives de ces utilisations, les Français peu informés n'y verront que du positif tant bien que même les autres pays utilisant ce genre d'outils ont bien constaté leur inutilité.

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